
7 juillet 2025
L’eau que l’on ne boit pas : ce que contient vraiment un jean, un café, un téléphone
Dossiers
Il existe une manière de compter l’eau qui dérange un peu. Elle consiste à ne pas s’arrêter au robinet, et à additionner toute l’eau mobilisée pour produire ce que nous achetons. On appelle cela l’eau virtuelle, ou l’empreinte eau. Le résultat déplace complètement le centre de gravité du problème.
Trois eaux, pas une
Les spécialistes distinguent trois couleurs, et la distinction vaut la peine d’être retenue parce qu’elle évite beaucoup de contresens.
- L’eau verte est celle de la pluie, stockée dans le sol, consommée par les plantes. Elle n’a été prélevée nulle part : elle serait tombée de toute façon.
- L’eau bleue est celle que l’on prélève dans une rivière ou une nappe pour irriguer, refroidir, laver, fabriquer. C’est elle qui entre en concurrence avec les autres usages.
- L’eau grise est le volume qu’il faudrait pour diluer les pollutions émises jusqu’à un seuil acceptable. Ce n’est pas de l’eau consommée, c’est une mesure de dégradation traduite en volume.
Confondre les trois produit des chiffres spectaculaires et peu utiles. Une production agricole alimentée par la pluie d’une région humide ne pèse pas sur la ressource de la même façon qu’une culture irriguée dans un bassin déjà tendu, même si le total brut est identique.
Le déplacement du regard
Ce que révèle ce mode de calcul, c’est que l’eau domestique — douche, vaisselle, chasse d’eau, boisson — ne constitue qu’une part réduite de notre usage réel. L’essentiel passe par l’alimentation et par les objets manufacturés, c’est-à-dire par des prélèvements effectués ailleurs, souvent très loin.
Acheter un produit, c’est donc importer de l’eau sans le savoir. Un pays peut afficher une consommation intérieure modeste tout en s’appuyant massivement sur la ressource d’autres régions. Cette réalité ne se lit sur aucune facture.
Les limites de l’exercice
Il faut dire aussi ce que la notion ne permet pas. Un litre d’eau n’a pas la même valeur partout. Prélever dans un fleuve abondant au climat tempéré et prélever dans un bassin semi-aride sont deux gestes incomparables, même pour un volume identique. Les chiffres globaux écrasent cette différence, et c’est leur principal défaut.
Ensuite, tous les calculs ne suivent pas les mêmes conventions. Selon ce que l’on inclut, le même produit peut afficher des valeurs très différentes. Il faut donc se méfier des nombres frappants qui circulent sans leur méthode. Ils servent souvent à impressionner plutôt qu’à comprendre.
Enfin, la notion peut tourner à la culpabilisation individuelle, alors que les leviers les plus puissants sont structurels : choix d’assolement, techniques d’irrigation, procédés industriels, localisation des productions. Déplacer toute la responsabilité sur le consommateur est commode et peu efficace.
Ce qu’elle apporte quand même
Malgré ces réserves, l’empreinte eau rend un vrai service : elle rend visible une chaîne. Elle montre qu’entre la source et l’objet, il y a des étapes, des lieux, des gens, des machines, et qu’aucune de ces étapes n’est gratuite.
Elle corrige aussi une illusion répandue, celle d’une eau purement locale. Nos usages sont connectés à des bassins versants que nous ne verrons jamais. L’économie mondiale est, entre autres choses, un immense système de transfert d’eau sous forme solide.
Et l’image dans tout cela
C’est un sujet notoirement difficile à photographier. L’eau virtuelle n’existe pas physiquement : il n’y a rien à cadrer. Les tentatives les plus convaincantes passent par le détour. Photographier les lieux de production — un champ irrigué, une teinturerie, une usine d’assemblage — et laisser le texte faire le lien. Ou photographier l’objet fini, isolé, presque publicitaire, et le charger d’une légende qui en change le sens.
Ce deuxième chemin est intéressant parce qu’il joue contre lui-même. L’image reste séduisante ; c’est le mot qui l’inquiète. Le dispositif oblige le regardeur à faire l’aller-retour, et cet aller-retour est précisément le mouvement mental que le sujet réclame.
Le commerce comme transfert d’eau
Si l’on suit la logique jusqu’au bout, on aboutit à une relecture surprenante des échanges internationaux. Importer une denrée agricole, c’est importer l’eau qui a servi à la produire ; l’exporter, c’est exporter cette eau sous forme solide.
Certains pays arides ont fait de ce raisonnement une stratégie explicite. Plutôt que de consacrer une ressource rare à des productions très consommatrices, ils les achètent ailleurs et réservent leur eau à des usages à plus forte valeur. L’économiste qui a théorisé ce mécanisme y voyait une soupape politique : des tensions qui auraient pu dégénérer en conflits ouverts se sont réglées, silencieusement, par des importations.
Le raisonnement a ses limites. Il suppose des marchés accessibles, des devises disponibles et une stabilité des approvisionnements — trois conditions qui ne sont pas garanties. Il déplace aussi la pression vers les régions exportatrices, qui ne sont pas toujours mieux pourvues.
Reste l’idée, utile : l’eau ne circule pas seulement dans les fleuves et les canalisations. Elle circule dans les cales des navires, sous forme de blé, de coton, de viande et de composants électroniques. Une carte des flux commerciaux est aussi, en creux, une carte hydrologique.
Revenir au verre
On peut sortir de cette comptabilité avec un vertige inutile, ou avec une idée simple. L’eau n’est pas seulement ce que l’on boit : c’est ce que l’on achète, ce que l’on jette, ce que l’on remplace. Chaque objet gardé plus longtemps est de l’eau qui n’a pas été mobilisée pour le fabriquer à nouveau.
C’est une conclusion modeste. Elle a l’avantage d’être vraie quel que soit le mode de calcul retenu.